Castor Sagace va mourir. Sa jambe droite a doublé de volume, il a de la fièvre, il grelotte.
Allongé sur les galets, alors que la nuit tombe pour la troisième fois, le louveteau a mal. Poussé par la soif, il doit régulièrement se pencher sur le flanc et étendre le bras pour prendre un peu d'eau dans sa main. Ce qui le met au martyr. Tout mouvement est une souffrance.
La rivière coule juste là, à moins d'un mètre. Son clapotis incessant lui est devenu insupportable mais il n'ose pas allumer son transistor. Les piles sont presque mortes et il sait que lorsque le Royal 500 s'éteindra, il mourra lui aussi.
Il a compris désormais qu'il n'a rien à attendre de l'autre, là, tout près, qui l'observe sans mot dire.
Le premier jour, il a mangé les deux biscuits au chocolat et le chewing gum qu'il avait dans la poche de sa veste. Les biscuits étaient tout cassés à cause de la chute. Depuis, il a cent fois retourné la poche avec l'espoir d'y avoir oublié une miette ou deux, mais il a déjà râclé et frotté le tissu plus que de raison. Il n'y a plus rien, il a même mangé les bouloches. Alors il va chercher le chewing gum dans son autre poche et mâche à nouveau le bonbon caoutchouteux. Il n'a plus de goût depuis longtemps et il est devenu dur.
Son bel uniforme scout est plein de terre et déchiré par endroits. La nuit d'été est douce dans le Var, mais ici, sur la rive de cette petite rivière dans le massif d'Esterel, le garçon a tout de même un peu froid quand le jour s'enfuit. Il n'a que sa chemise et son short pour le protéger de l'humidité qui se lève au crépuscule. "On ne prend pas froid par les genoux" disait Baden-Powell. Il aimerait bien l'y voir, tiens...
Il a perdu son chapeau aussi, son quatre bosses. C'est son père qui lui avait donné. C'était le sien lorsqu'il était scout lui-même. Le garçon s'en veut de l'avoir perdu.
Son foulard est serré autour de son genou blessé. Il n'ose pas l'enlever. Sa jambe lui fait peur. Elle est énorme. Elle est violette.
Il a tout d'abord cru qu'on le retrouverait très vite. Ses compagnons de patrouille allaient donner l'alerte, les secours s'organiseraient. Il ne pouvait pas être allé très loin, malgré le feu.
Lorsqu'ils avaient compris que la forêt brûlait, ils avaient accéléré l'allure, juste un peu. Loup Solitaire, le Chef de Patrouille, un garçon réfléchi, ne voulait pas qu'ils se précipitent. Mais l'incendie les avait rattrapé et le vent avait soufflé cendres et fumée sur eux. Il avait fallu courir. En tant que Second de Patrouille, Castor Sagace fermait la marche afin de s'assurer que personne n'était laissé derrière. S'il n'était pas le plus jeune - il avait déjà dix ans -, il était par contre un peu petit pour son âge et il avait fini par se faire quelque peu distancer. Il courait en regardant par terre pour ne pas se prendre les pieds dans les racines et les branches tombées et, à un moment, il s'était retrouvé tout seul. Il avait appelé ses camarades mais leurs réponses lointaines et imprécises n'avaient pas su le guider. La lueur des flammes était partout. Pas encore sur lui mais toute proche.
Paniqué, il avait couru à l'aveuglette, il ne savait trop combien de temps, laissant finalement le feu derrière lui. Quand soudain, dans la pénombre qui était tombée sur le massif, le sol s'était dérobé sous ses pas harassés. La chute. La rude dégringolade sur le flanc d'un haut talus escarpé. Les branches d'un noisetier avait griffé son visage, des cailloux heurté douloureusement son dos et il s'était cassé les ongles en cherchant à se ralentir. Et puis son pied droit s'était coincé dans un pierrier. Emporté par la pente, il avait senti son genou tourner et craquer bizarrement. Seigneur Dieu, l'horrible douleur !
Son pied s'était dégagé de lui-même et le garçon avait lentement glissé jusqu'en bas, presque dans les eaux rapides de la petite rivière, à peine plus qu'un ru, qui coulait là.
Il sent qu'il a envie de faire pipi et se met à pleurer. Il va devoir bouger.
Tout doucement, suant et grimaçant, il bascule légèrement sur le côté et ouvre sa braguette. L'urine chaude coule et les cailloux l'avalent. Il rebascule sur le dos en haletant. Pour se donner du courage, il fredonne l'appel scout de sa voix d'enfant devenue rauque :
Sont-ils là les éclaireurs, sont-ils là ?
Et il attend la réponse :
Ils sont là les éclaireurs, ils sont là !
Mais rien ne vient, bien sûr. Castor Sagace doute que quelqu'un vienne jamais, maintenant. Ça fait trois jours. Il n'y a que l'autre, et celui-là ne fera rien.
Heureusement, il a son transistor. Un Zénith Royal 500B. Tout droit venu d'Amérique. Un cadeau de son père au retour d'un voyage d'affaires, au début de l'année. Tous ses copains le lui envient. Il est le seul à sa connaissance à posséder un poste à transistors, que ce soit à l'école, dans son quartier ou parmi les scouts. Le jeune garçon en est très fier et une partie non négligeable de son argent de poche passe en piles électriques. En juin dernier, avec ses copains, ils ont pu écouter le match de l'équipe de France de football en demi-finale de la Coupe du Monde. Les Français ont perdu mais c'était bien. Pelé a marqué trois buts !
Il aimerait bien que ce soit encore la Coupe du Monde. Ce serait plus gai que les événements à Alger et le retour du général de Gaulle. Sur Paris Inter - on dit France I, désormais - on ne parle que de ça et de la prochaine Vè République... Pas un mot sur l'incendie et la disparition d'un jeune scout de dix ans. Sinon, il y a le jeu des Cent mille francs par jour. Les questions sont très distrayantes et on apprend plein de choses. Castor Sagace aimait bien France IV, aussi, avant. Il y avait toujours de la musique. Mais la station de radio a été supprimée cette année. C'est regrettable.
La nuit, quand il est réveillé par le froid ou la douleur et qu'il a peur, seul dans les ténèbres, il écoute France I. C'est la seule station qui émette vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Lorsqu'il entend des bruits d'éclaboussures, des cris de bêtes, et que cela le réveille en sursaut, il tourne le petit bouton du volume jusqu'au clic libérateur et les voix s'élèvent, rassurantes. Il ne comprend pas tout ce qu'elles racontent mais ce n'est pas important. Il a moins peur, c'est tout.
Plusieurs fois, en entendant du bruit, il a cru que c'était les secours, qu'on l'avait retrouvé. Il a appelé, crié, malgré la douleur ; mais chaque fois, ce n'était qu'un animal, ou le vent, ou le craquement des arbres, ou un caillou rebondissant sur le talus. Maintenant, il ne crie plus au moindre son. Il évite de s'agiter. Il préfère écouter la radio. Souvent, il sort son Royal 500 de son étui en cuir ajouré et regarde le petit transistor rouge : les deux boutons du volume et de la fréquence - qui font à l'appareil des yeux de hibou -, le petit blason couronné avec le Z et le 500 stylisés, la grille ronde du haut-parleur. Il se demande bien comment les voix peuvent lui parvenir jusqu'ici. Il a vu l'antenne sur le Pic de l'Ours mais on lui a dit que c'était pour la télévision.
Le jeune scout tourne le bouton de la fréquence. Il aime écouter les grésillements et les crépitements de la bande passante. Il s'imagine que c'est le bruit des ondes, qu'elles lui causent. Il sait - mais où l'a-t-il appris ? - que les ondes radioélectriques sont des ondes électromagnétiques, qu'elles n'ont pas besoin de support - ni air, ni eau, ni rien – contrairement aux ondes accoustiques. Il sait qu'elles vont à la vitesse de la lumière, presque 300 000 km/s.
Il aime ce bruit de friture contre son oreille.
Et voilà que s'avance le quatrième jour.
La fièvre est plus forte. La douleur aussi. Le garçon pleure pour boire, pleure pour faire pipi, pleure parce qu'il s'est endormi en oubliant d'éteindre son Royal 500 et que les piles sont presque à sec... Il ne peut plus monter le volume, déjà. Les voix de France I sont très faibles à présent.
Castor Sagace sait qu'il va mourir. Le vent lui a porté une odeur de brûlé, ce qui veut dire que l'incendie doit se poursuivre. Personne, sans doute, ne le cherche davantage. On doit le croire mort.
Il pleure. Il appelle sa mère dans son délire.
Bien sûr, il y a l'autre, qui se cache, mais celui-là se contente de rôder autour du scout blessé comme un vautour. Au début, le garçon l'a appelé. Lorsqu'il a entendu son bruit, au matin du deuxième jour, ce bruit de frottement qui ne ressemblait à aucun autre son de la forêt, il a cru que c'était les secours, qu'il était sauvé. Il s'était mis à crier : "Je suis là ! Par ici ! Par ici !". Mais personne n'était arrivé et le bruit avait cessé. "Il y a quelqu'un ? avait-il alors demandé. Aidez-moi, s'il vous plaît, je suis blessé. Je suis scout, je me suis perdu dans l'incendie, je..." La douleur l'avait obligé à se taire et il s'était mis à pleurer.
Il voudrait se dire qu'il a rêvé, que c'est la fièvre, mais le bruit est toujours là, jamais bien loin. Il se fait entendre, de temps en temps, parfois accompagné d'un bourdonnement qui agace les oreilles. Mais le garçon a beau se dévisser le cou pour regarder autour de lui, il ne voit jamais rien ni personne. Parfois il demande à voix haute : "Pourquoi vous ne m'aidez pas ?... Dieu vous regarde, vous savez ? Il vous regarde et il vous juge..." Ou bien : "Qu'est-ce que vous voulez ? Hein ? Vous ne voyez pas que je vais mourir si vous ne faites rien ?"
Mais l'autre ne répond pas. Il ne répond jamais.
Le Royal 500 s'est tu. Tout à l'heure, Castor Sagace a rallumé son transistor et la voix de France I a murmuré quelque chose à propos d'Alger, avant de s'évanouir dans un triste grésillement. Le jeune garçon n'a même pas pleuré. Le soleil brille entre les branches des pins parasol, il fait chaud, il se sent bien. Il n'a plus mal. Il fredonne l'appel scout et rit tout seul. Il parle à la rivière, aux arbres, aux galets, à l'autre. Il s'est fait pipi dessus, c'était chaud et ça l'a fait rire.
Maintenant, il a sommeil. Il s'engourdit. C'est bon. Ses paupières se ferment. Il rêve qu'une voix sort de son transistor aux piles mortes.
Je n'ai pas le choix, tu sais.
C'est une voix bizarre, sans timbre précis, atone.
C'est moi qui ai allumé le feu. Et qui ai éloigné ceux qui te cherchaient.
Qu'est-ce qu'elle raconte ?
Je suis désolé.
Ça le fait rire, ça, cette drôle de voix bizarre qui dit qu'elle est
désolée.
Je n'ai pas le choix.
Tu l'as déjà dit.
C'est nécessaire. Je suis désolé.
Un bref silence. Le transistor regarde le garçon mourant de ses yeux de hibou. Il vibre dans sa main lorsque la voix s'élève à nouveau.
Mais tu vivras. Tu vivras pour les tiens, je peux te l'assurer. Tout ce dont j'ai besoin pour ça, c'est de ton nom.
Castor Sagace se sent partir, glisser sur une pente irrésistible.
Ton nom. J'ai besoin de ton nom.
De ses lèvres craquelées, le garçon murmure :
"Charles Dubois. Je m'appelle Charles Dubois".
A suivre...

Quelque chose à (re)dire ?